Qu’est-ce que je pouvais m’emmerder. C’est fou ce que les enterrements sont chiants, celui là encore plus que les autres. Debout, plantés comme de sombres piquets dans l’herbe fraiche et mouillée du cimetière. Les parapluies s’étaient ouverts et on aurait pu dire avec délicatesse qu’ils avaient éclos un peu comme les jonquilles s’ouvrent quand le printemps arrive. Mais les parapluies ne sont pas intéressants, ils sont juste là, et ils sont rarement jaunes. Je n’en avais pas pris, bien que j’en aie deux chez moi ; l’un était gris, l’autre était noir. Et ceux que j’apercevais par delà mon chapeau étaient tous aussi sombres. Sauf un. Une femme avait un parapluie blanc, mais le manche était noir. Je ne l’aimais pas vraiment, cette femme. Et bien que ce fût la mienne, elle ne m’aimait pas vraiment non plus.
Il pleuvait des cordes depuis que nous étions là, les gouttes venaient frapper ces mêmes parapluies dans un bruit de froissement continu. En plus il faisait froid, puis je m’emmerdais. Tiens, merde, si je me cassais ? Non, je ne peux pas. Ca n’aurait pas été correct. Je dois dire que je n’ai jamais versé de larmes pour un proche disparu. Quand ma mère est morte, je me suis habillé de noir. Je crois que c’est ce que l’on fait quand on est en deuil. J’ai ainsi enfilé un costume jusqu’à la date de son enterrement, date à laquelle j’ai fait un éloge sans offrir ne serait-ce qu’un pleur. Aucun chatouillis sur ma joue rugueuse, aucun frisson le long de ma colonne vertébrale, pas de tremblements dans la voix. Rien. Elle était morte, tant pis.
Aujourd’hui, je ne rajustais pas mes lunettes sur le haut de mon nez pour mieux contempler le désespoir, elles gisaient grassement, inutiles, dans leur étui, sur ma table de chevet, à côté de ma Bible. Je ne croyais pas en Dieu, je n’ai jamais cru en Dieu, peut-être que j’aurais dû. Je devrais. Je suis peut-être trop vieux pour commencer, je ne sais pas. C’est d’ailleurs peut-être déjà trop tard.
Non loin de moi, un homme d’une cinquantaine d’années, la calvitie prononcée et le manteau usé, avait le regard dans le vague et la canne posée sur son bras replié. En tournant légèrement la tête, je pouvais entrevoir un adolescent à l’allure florissante et à l’âge magnifique rajuster ses épais cheveux noirs. Sa cravate partait se morfondre à l’intérieur de son gilet, il serrait contre lui une jeune fille effondrée. Ensemble, ils s’abritaient sous le même parapluie gris.
Nous devions être une vingtaine de privilégiés, moi plus que les autres, placés ici sous le tonnerre et les éclairs. Je baillais presque et commençais à être un peu engourdi. C’est bientôt fini ? Non ? Merde. Que de pleurs chatoyants et de complaintes déchirantes ! Il y a une certaine ironie à pleurer quand il pleut. La mise en abîme est très classe. Je n’en avais strictement plus rien à foutre aujourd’hui, mais ça n’enlevait rien au charme de la poésie. Et puis franchement, je fustige ceux qui m’ont forcé à venir ici. Les rares fois où je me suis rendu à des évènements de ce type, c’était pour profiter du buffet posthume. Oui, j’aime beaucoup qualifier ces buffets de posthumes, cela me plait. Et bien figurez-vous qu’aujourd’hui, comble de misère sadique, je ne pourrai y assister. Je ruminais intérieurement.
Et le vent sifflait bruyamment parmi les arbres aux branches mortifères. Les roses n’étaient pas belles, les oiseaux étaient bien crevés les pattes en l’air. Et la pluie cognait et frappait, elle crachait sur les façades mornes de la cathédrale émergeante au loin. Le tonnerre fouettait, les éclairs martelaient, tout autour de moi faisait plus de fracas que les cœurs réunis de deux amants trop longtemps séparés.
Puis les enterrements, ça m’a toujours bien fait marrer moi. On est tous là, à chaque fois, pour pleurer quelqu’un qui ne soucie absolument plus de vous puisque qu’il est mort. Mort, ma foi, ça se comprend non ? Pensez bien que d’ici quelques semaines, son visage tombera en lambeaux de peau putride qui iront bien vite réjouir les asticots affamés. Buffet posthume. Son corps boursouflé de pustules odorantes moisira dans la terre, son costume trois pièces sera déchiqueté tandis que son cercueil tentera de résister aux supplices du temps qui passe. Moi, je voulais me faire incinérer. On aurait jeté mes cendres dans la mer, alors que le soleil serait venu heurter de ses tendres lèvres écarlates l’horizon lisse et opaque d’un océan tumultueux. Et j’aurais couru sur la houle, caressant par l’esprit les embruns écumeux. Mais non, ils avaient décidé de m’enterrer.
Je n’entendis même plus le souffle de Dieu qui faisait tanguer les voiles quand ils fermèrent mon cercueil en bois d’ébène. Les crevards partaient sans doute au buffet, sans moi. Bande d’enfoirés.
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« Je n’aurais pas droit au buffet. »
–> n’aurai
« Si je tournais légèrement la tête, j’aurais pu… »
–>Si j’avais tourné…
ou alors
–>…je pouvais
Suivant s’il l’a fait ou pas.
« elles gisaient grassement et inutiles »
Soit deux adverbes, soit deux adjectifs, soit on supprime le « et » et on met une virgule à la place.
« je fustige contre ceux »
–> -contre
« alors que le soleil venait heurter »
–>serait venu, hé.
Plus quelques fautes de style mais pas bien grave.
Ma modeste contribution ! (Je ferais mieux d’écrire un peu moi au lieu de jouer les grammar nazi…)
Sinon j’ai bien aimé, la chute m’a bluffé, je ne m’y attendais pas, bien joué !
C’est l’hécatombe de d’ex-people ces derniers temps qui t’a donné l’idée d’un texte si lugubre ?
@PankkypH Boarf, je me suis pas relu, ça m’apprendra ^^’
Premier commentaire ici pour dire qu’il s’agit là d’une superbe nouvelle
Je m’y attendais vraiment pas
Ah tiens, justement j’y pensais à ça pendant que la prof nous rabâcher la correction du contrôle de français (« Eh alors, vous avez pas su reconnaître une nouvelle?! » *Ben si -_-*) et j’allais te demander si tu l’avais finis finalement x)
*j’suis pas venu sur antithèse depuis trop longtemps moi u_u*
Sinon, excellent ! *-*