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• Mardi 26 février 2013 à 12 h 10
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Je l’avais rencontrée il y a un mois, sur un site de rencontre – Parship rencontre. Cela faisait des semaines que je m’enlisais dans la solitude de l’homme moderne qui, bien que toujours entouré par ces voix et ces mouvements furtifs qui remplissent une journée, est toujours seul avec lui-même le soir venu. Cet état s’éternisait sans que je n’arrivasse à sortir de cette torpeur léthargique dans laquelle je m’enfonçais tous les jours un peu plus. Mes paupières devinrent lourdes, la commissure de mes lèvres s’affaissa dans l’inverse d’un sourire qui devint alors mon masque quotidien, mes épaules tombèrent et la nonchalance de mon pas peu assuré faisait de moi un des pecnots qui, incapables de trouver leur bonheur par eux-mêmes, se complaisent dans l’intérêt morbide que lui portent ses congénères à base de quolibets moqueurs et de jeux de mots mouillés d’acides. Je n’avais pour seule compagnie qu’une tortue, deux canaris et une chatte.

C’est dans ce contexte où les fumées noircies de mon malheur naissant obscurcissaient les fenêtres de mon existence, n’offrant rien à mon futur sinon les odeurs de soufre rance que connaissent les mineurs, que je l’ai rencontrée. Bien que fermement opposé à ce qui offre aux hommes et aux femmes d’artificiels moyens de se rencontrer — sites de rencontre, speed-dating, sex club, sauna, championnat de scrabble —, j’avais cédé à la faiblesse de mon intellect nouvellement amorphe. Elle s’appellait Anne. Elle avait trente-cinq ans, j’en avais trente-deux, et sous ses délicatesses féminines elle dissimulait l’âme tendre, l’humour doux, l’espièglerie mutine qui donne au corps de la femme ces attraits désirables qui rendent caduque toute forme de rationalité.

Nos discussions durèrent ainsi quelques semaines. Elle travaillait dans une boite d’assurance. Le matin, elle prenait le métro de sept heure direction Stade de Gerland et descendait à Jean Macé. Le soir, elle le prenait direction Charpennes et descendait à Brotteaux. Puis elle achetait du pain et faisait quelques courses. Elle rentrait ensuite chez elle, dans son grand appartement. Je l’imaginais alors enlever ses chaussures, les ranger dans sa penderie, puis poser son corps délicat sur son canapé de satin. Elle mettrait alors ses lunettes, attraperait son livre, et se plongerait dedans pendant des heures, ne voyant pas le temps passer et laissant la lune s’élever dans le ciel pour venir éclairer de ses reflets argentés la ville qui peu à peu tomberait dans un sommeil profond. Un autre soir, elle serait allé au théâtre, à l’opéra ou au cinéma.

Et plus nous avancions, plus je l’imaginais. J’imaginais son rouge à lèvre, son mascara, j’imaginais son parfum qu’elle apposait délicatement au creux de son cou en-dessous d’un chemisier blanc. J’imaginais ses amis, sa famille, sa chevelure aux odeurs d’opium qui m’auraient fait voyager vers des pays imbéciles où jamais il ne pleut. J’imaginais ses genoux, son tendon rotulien, ses aisselles à peine rasées qui laissaient entrevoir la naissance du poil. J’imaginais le cristal de son rire rebondissant contre les mur. En bref, je l’imaginais elle.

Plus nous avancions, plus la commissure de mes lèvres remontait dans la présence d’un sourire qui devint mon masque quotidien. Je ne l’avais pas encore rencontrée, et déjà j’entendais mes congénères se demander la raison de ce soudain changement d’état. J’étais redevenu heureux, et les fumées noires de ce conclave étaient devenues les fumées blanches de ce renouveau tant attendu.

Nous avions fixé un rendez-vous jeudi dernier. Un café place des Terreaux. J’étais arrivé en avance et m’étais donc installé avec un livre pour l’impressionner quand elle arriverait. « Voyage au bout de la nuit ». J’avais du mal à comprendre le style enfantin de cet auteur qui se complaisait dans la vulgarité sans la moindre trace de poésie.

Tandis que j’essayais de me plonger dans ces tranchées mystérieuses, j’observais avec un œil distrait les allées et venues des passants dans le café. Nous nous étions mis d’accord, elle porterait un pull vert. J’avais mis mes lunettes bleues. Afin de conserver jusqu’à la fin la surprise qu’apporte l’amour nouveau, nous ne nous étions pas envoyés nos photos respectives.

Quelques femmes avec un pull vert rentraient, sans que ce ne soit elle pour autant puisqu’elles ne venaient pas vers moi. Alors que le colonel venait de se prendre un obus et que la confiture coulait par terre, une femme entra qui accrocha mon attention.

Son poids s’imposa tout d’abord à moi comme une vérité douloureuse. Elle ne se déplaçait pas, elle coulait, emportant avec elle ses amas de graisse qui font le charme des femmes ventripotentes. Son visage était loin d’être quelconque. Elle avait de grosses lunettes mauves sur un nez trapu surmonté d’une verrue brune qui, si on s’approchait suffisamment, était recouverte de poils. Ses joues étaient deux grosses boules rosâtres et son mono sourcil cachait la moitié de son front, l’autre moitié étant recouverte par une frange de cheveux gras et mal coupés. Sa poitrine, support d’un triple menton qui lui donnait un étrange troisième sein, était difforme, ses hanches beaucoup trop larges, son buste beaucoup trop trapu, ses mamelles beaucoup trop proéminentes sans que rien de tout ceci n’aie une quelconque harmonie. Elle portait des sandales qui laissaient apparaître des ongles jaunis sur des pieds eczémateux et une légère robe de flanelle donnait à ses tibias le regard dérobé que l’on n’aurait jamais voulu porter.

En rentrant, elle tripotait ses gros doigts boudinés. Elle s’arrêta un instant sur le pas de l’entrée et agita sa tête tout autour de la pièce avec la mobilité qui était offerte à son cou. C’est à ce moment que nos regards se croisèrent. Elle écarquilla de grands yeux jaunes et injectés de sang, ouvrit la bouche en dévoilant une dentition partielle et tomba à terre, comme une baleine que l’on tire pour faire du rouge à lèvres.

Avec d’autres clients du bar nous nous approchâmes d’elle précipitamment, paniqués. C’est à ce moment que je le remarquais : elle avait un pull vert. Elle me regarda, sa bouche tordue dans un rictus inquiétant, et m’assena d’un : « Oh mon dieu, vous êtes tellement moche ». Puis elle mourut, dans un râle assourdissant.

 

• Mercredi 02 mai 2012 à 1 h 30
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(Voir premier jourdeuxième jour, troisième jour, quatrième jour, cinquième jour)

« Les rues étaient désertées pendant cette soirée qui pourtant ne faisait que commençait. Le haut du soleil disparaissait derrière les immeubles, jetant au bitume le reste d’une clarté qui avait chauffée les dalles de goudron. Les feuilles roulaient au sol, bercées par le vent, et la poussière claire s’élevait en nuages épars au coin des rues qui s’éteignaient dans l’obscurité naissante. Ni le gonflement des voitures, ni le cliquetis ponctuel d’une clé dans une serrure ou le pas d’un talon contre le pavé ne venaient ternir d’un son inopportun la tranquillité sereine qui enveloppait alors le pays.

Contre les murs s’étalaient encore le papier usé de quelques affiches que les yeux ne regardaient même plus. Tous avaient compris ce qu’il devait advenir. Leurs coins déchirés ne rappelaient à personne les batailles du passé et les cris, les révoltes, les boursoufles d’un grondement ou les blessures d’une opposition calcinée étaient tombées dans le gouffre d’un puis sans garde-fou.

Que s’était-il passé ? Nul ne le sait, et personne aujourd’hui n’en comprend la cause. Loin du climat serein des murs encore chaud de la métropole, les maisons se ternissaient d’une peur qui grossissait sans cesse.  Qui était-il ? Je ne le connais pas. Je tourne le regard. J’ai peur. De quoi ai-je peur ? J’ai désormais peur de tout.

Les révolutionnaires s’étaient taris avant de complètement disparaître. Les gouvernements qui les soutenaient furent renversés, et une coalition des Etats soutenant la jeunesse dorée qui faisait l’apologie des récents évènements mis la main sur le monde entier. Le ralliement des Etats-Unis, avec le soutien des conservateurs qui ont récupéré le pouvoir suite à un putsch effectué avec le soutien de l’armée, a pesé dans la balance et a permis l’aboutissement de ce nouvel ordre mondial qui à l’heure actuelle semble insubmersible. Plus rien n’est publié à l’encontre du dogme instauré par la jeunesse dorée. Les journaux ont été démantelés, et écrire encore dans un journal est passible de mort. Mais la mort n’est plus ce qui effraie le plus.

La peur de tout s’est progressivement immiscée dans les consciences. La peur de l’étranger, la peur de l’inconnu. Dans un monde en guerre se sont resserrées les frontières et c’est de ce fait que se sont retrouvés isolés les peuples qui rêvaient de liberté. Il fallait des coupables, et ils furent tout trouvés par la mégalomanie de quelques fous qui se sont pris pour Dieu. Je sombre.

Je pensais savoir que j’avais raison. Était-ce vraiment le cas ? Quand le pouvoir d’une majorité est omnisciente, elle ne peut pas avoir tort sans engager la folie de toute l’humanité. Elle ne peut pas se tromper sous la contrainte d’un groupuscule. Cette majorité doit détenir la vérité, sans quoi il n’y a jamais rien eu à espérer, et à jamais il n’y aura plus rien.

Mes doigts s’ankylosent dans le froid. Je ne vis plus nulle part, et partout à la fois. J’écris dehors, dans une ruelle, défiant les règles du couvre-feu. La nuit tombe enfin. Ils nous ont monté les uns contre les autres, au point que je ne peux plus aimer personne. Il ont détruit ce qu’il y a avait d’espérance, de solidarité et de découverte en nous. Sommes-nous devenus les bêtes de foires qu’ils voulaient nous voir devenir ? Il semble impossible d’apporter à cette affirmation la moindre forme d’objection. Tout a éclaté.

L’autre jour, j’ai croisé quelqu’un dans la rue. Il m’a frappé. J’ignore pourquoi. Voilà ce qu’est devenue notre société. Voilà ce qu’est devenue notre monde. Voilà ce qu’est devenue notre erreur.

Nous nous sommes trompés une fois. Est-il possible de recommencer ? »

 

• Dimanche 10 avril 2011 à 10 h 21
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(La suite précédemment : Une bien mystérieuse disparition – Première partie)

Après l’explosion de la voiture d’Antonin, Gustavio ne sut plus où s’y prendre. Il se servit alors un verre de whisky tout en adoptant une pose plutôt mélancolique devant sa grande baie vitrée donnant sur le parc fleuri, baigné par de multiples fontaines. Il s’assit sur son grand fauteuil de velours, songeant au sens de la vie et à l’augmentation des prix soudains sur les serviettes de bains et les gants de douche.

Mais tout avait été détruit. La voiture, le capot, les sièges et le système élaboré de climatisation. Le corps avait dû être si endommagé qu’on n’en retrouva aucune trace, et l’ordinateur portable d’Antonin avait été carbonisé en même temps que ses notes écrites. Désespéré, Gustavio ne se rendit même pas à l’église pour prendre un peu de bon temps.

Toutefois, il croyait encore à la solution que lui donnerait la paire de chaussettes de Pie VI, dont vous remarquerez que l’auteur a fait correspondre les dates à l’aide de son génie caractéristique et de son talent inégalable.

Gustavio était perdu dans ses pensées quand le coussin sur lequel la chaussette était posée se mit à vibrer. Surpris, il s’approcha avec parcimonie de l’objet vibrant. Arrivé à sa hauteur, il déplaça la chaussette et s’empara du léger artéfact de tissu : la vibration venait de l’intérieur.

Il déchira alors qu’un geste vif la couture et enfouit sa main leste à l’intérieur, en ressortant alors un téléphone. « Un nouveau message d’Antonin » indiquait l’écran. Intrigué, Gustavio l’ouvrit, découvrant une adresse internet et une suite de chiffres étrange, terminée par un égal suivi d’un zéro et d’un point d’interrogation.

Sans perdre de temps, notre héritier au magnifique manoir pianota sur Google Chrome (qui est bien mieux que Firefox, mais sommes-nous là pour troller ? Je dis non !) l’adresse indiquée. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il tomba sur une page blanche, avec juste un champ de texte au centre et un bouton « Valider » sur le côté.

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• Samedi 09 avril 2011 à 10 h 47
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A cette époque de l’année, rien n’aurait pu laisser prévoir le drame qui se tramait alors. La France, bien qu’à cet instant baignée dans les fleurs lumineuses, tremblait de peur et d’angoisse, comprimée sous l’effroi diabolisant des sombres évènements qui agitaient le territoire hexagonal depuis déjà quelques semaines.

Antonin, jeune détective privé au chômage, n’était finalement pas dans un cas différent de tous ses camarades bouffés par la terreur. Harassé par les vagues de suicide, il avait essayé l’exil londonien, vénitien ou New-Yorkais, mais sans succès : il finissait toujours rattrapé par les évènements troublants d’une ampleur mondiale.

Ginette, la boulangère, s’était tuée en rentrant dans son four, inspirée par son grand-père Ulrich qui lui en avait raconté les bonheurs incroyables ; Edouard, le pharmacien, s’était piqué à l’œstradiol, faisant une overdose d’hormone féminine ; Emilie, la buraliste, s’était tranchée la gorge avec un ticket à gratter perdant.

C’était la débâcle la plus complète, la plus totale, la plus ravagée de ces dernières années. Antonin voyait ses proches pleurer dans la rue, assis sur des trottoirs usés ou perchés sur les branches fragiles de quelques arbres. Lui-même n’en pouvait plus de tant de haine, de tant de violence.

Les journaux titraient avec violence : « Le micro-onde : principal suspect dans l’affaire des disparitions », « Affaire du socketgate : la ville de Datang mise en cause par la cour de cassation », « Gammarelli : Le témoignage d’une marque à la pointe ».

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