Je l’avais rencontrée il y a un mois, sur un site de rencontre – Parship rencontre. Cela faisait des semaines que je m’enlisais dans la solitude de l’homme moderne qui, bien que toujours entouré par ces voix et ces mouvements furtifs qui remplissent une journée, est toujours seul avec lui-même le soir venu. Cet état s’éternisait sans que je n’arrivasse à sortir de cette torpeur léthargique dans laquelle je m’enfonçais tous les jours un peu plus. Mes paupières devinrent lourdes, la commissure de mes lèvres s’affaissa dans l’inverse d’un sourire qui devint alors mon masque quotidien, mes épaules tombèrent et la nonchalance de mon pas peu assuré faisait de moi un des pecnots qui, incapables de trouver leur bonheur par eux-mêmes, se complaisent dans l’intérêt morbide que lui portent ses congénères à base de quolibets moqueurs et de jeux de mots mouillés d’acides. Je n’avais pour seule compagnie qu’une tortue, deux canaris et une chatte.
C’est dans ce contexte où les fumées noircies de mon malheur naissant obscurcissaient les fenêtres de mon existence, n’offrant rien à mon futur sinon les odeurs de soufre rance que connaissent les mineurs, que je l’ai rencontrée. Bien que fermement opposé à ce qui offre aux hommes et aux femmes d’artificiels moyens de se rencontrer — sites de rencontre, speed-dating, sex club, sauna, championnat de scrabble —, j’avais cédé à la faiblesse de mon intellect nouvellement amorphe. Elle s’appellait Anne. Elle avait trente-cinq ans, j’en avais trente-deux, et sous ses délicatesses féminines elle dissimulait l’âme tendre, l’humour doux, l’espièglerie mutine qui donne au corps de la femme ces attraits désirables qui rendent caduque toute forme de rationalité.
Nos discussions durèrent ainsi quelques semaines. Elle travaillait dans une boite d’assurance. Le matin, elle prenait le métro de sept heure direction Stade de Gerland et descendait à Jean Macé. Le soir, elle le prenait direction Charpennes et descendait à Brotteaux. Puis elle achetait du pain et faisait quelques courses. Elle rentrait ensuite chez elle, dans son grand appartement. Je l’imaginais alors enlever ses chaussures, les ranger dans sa penderie, puis poser son corps délicat sur son canapé de satin. Elle mettrait alors ses lunettes, attraperait son livre, et se plongerait dedans pendant des heures, ne voyant pas le temps passer et laissant la lune s’élever dans le ciel pour venir éclairer de ses reflets argentés la ville qui peu à peu tomberait dans un sommeil profond. Un autre soir, elle serait allé au théâtre, à l’opéra ou au cinéma.
Et plus nous avancions, plus je l’imaginais. J’imaginais son rouge à lèvre, son mascara, j’imaginais son parfum qu’elle apposait délicatement au creux de son cou en-dessous d’un chemisier blanc. J’imaginais ses amis, sa famille, sa chevelure aux odeurs d’opium qui m’auraient fait voyager vers des pays imbéciles où jamais il ne pleut. J’imaginais ses genoux, son tendon rotulien, ses aisselles à peine rasées qui laissaient entrevoir la naissance du poil. J’imaginais le cristal de son rire rebondissant contre les mur. En bref, je l’imaginais elle.
Plus nous avancions, plus la commissure de mes lèvres remontait dans la présence d’un sourire qui devint mon masque quotidien. Je ne l’avais pas encore rencontrée, et déjà j’entendais mes congénères se demander la raison de ce soudain changement d’état. J’étais redevenu heureux, et les fumées noires de ce conclave étaient devenues les fumées blanches de ce renouveau tant attendu.
Nous avions fixé un rendez-vous jeudi dernier. Un café place des Terreaux. J’étais arrivé en avance et m’étais donc installé avec un livre pour l’impressionner quand elle arriverait. « Voyage au bout de la nuit ». J’avais du mal à comprendre le style enfantin de cet auteur qui se complaisait dans la vulgarité sans la moindre trace de poésie.
Tandis que j’essayais de me plonger dans ces tranchées mystérieuses, j’observais avec un œil distrait les allées et venues des passants dans le café. Nous nous étions mis d’accord, elle porterait un pull vert. J’avais mis mes lunettes bleues. Afin de conserver jusqu’à la fin la surprise qu’apporte l’amour nouveau, nous ne nous étions pas envoyés nos photos respectives.
Quelques femmes avec un pull vert rentraient, sans que ce ne soit elle pour autant puisqu’elles ne venaient pas vers moi. Alors que le colonel venait de se prendre un obus et que la confiture coulait par terre, une femme entra qui accrocha mon attention.
Son poids s’imposa tout d’abord à moi comme une vérité douloureuse. Elle ne se déplaçait pas, elle coulait, emportant avec elle ses amas de graisse qui font le charme des femmes ventripotentes. Son visage était loin d’être quelconque. Elle avait de grosses lunettes mauves sur un nez trapu surmonté d’une verrue brune qui, si on s’approchait suffisamment, était recouverte de poils. Ses joues étaient deux grosses boules rosâtres et son mono sourcil cachait la moitié de son front, l’autre moitié étant recouverte par une frange de cheveux gras et mal coupés. Sa poitrine, support d’un triple menton qui lui donnait un étrange troisième sein, était difforme, ses hanches beaucoup trop larges, son buste beaucoup trop trapu, ses mamelles beaucoup trop proéminentes sans que rien de tout ceci n’aie une quelconque harmonie. Elle portait des sandales qui laissaient apparaître des ongles jaunis sur des pieds eczémateux et une légère robe de flanelle donnait à ses tibias le regard dérobé que l’on n’aurait jamais voulu porter.
En rentrant, elle tripotait ses gros doigts boudinés. Elle s’arrêta un instant sur le pas de l’entrée et agita sa tête tout autour de la pièce avec la mobilité qui était offerte à son cou. C’est à ce moment que nos regards se croisèrent. Elle écarquilla de grands yeux jaunes et injectés de sang, ouvrit la bouche en dévoilant une dentition partielle et tomba à terre, comme une baleine que l’on tire pour faire du rouge à lèvres.
Avec d’autres clients du bar nous nous approchâmes d’elle précipitamment, paniqués. C’est à ce moment que je le remarquais : elle avait un pull vert. Elle me regarda, sa bouche tordue dans un rictus inquiétant, et m’assena d’un : « Oh mon dieu, vous êtes tellement moche ». Puis elle mourut, dans un râle assourdissant.



