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• Vendredi 13 mai 2011 à 23 h 02
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Nous marchions sur les rives de la promenade, tranquillement agrippés la main dans la main, savourant par ailleurs les souffles délicats qui roucoulaient sur les toits rougeâtres de la ville, comme tous les hivers – cela va sans dire que celui que nous étions en train de vivre était de loin le plus froid que la cité n’ait jamais connu, et ce même en considérant le blizzard qui avait détruit pas mal d’installations il y a quelques années, alors que nous ne nous connaissions pas encore (cela est venu quelques mois plus tard, un jour de printemps, parce que c’était elle et parce que c’était moi, au bord de cette même promenade par ailleurs, maintenant que vous en parlez, je ne m’en souvenais plus mais oui, je peux à présent revoir les canards qui marchaient clopin-clopant sur les pelouses du parc pour s’en aller ramer avec leurs pattes rapides sur l’eau frétillante sous les hennissements d’un ciel pourtant serein, sentir les épaisses gouttes de soleil glisser le long de mes narines jusqu’au fond de ma gorge et gratter ma luette avec la délicatesse d’une gourmandise caramélisée, entendre avec clarté les tintements sourds du clocher qui indiquait 17h dans les palais lumineux), mais tout cela était bien loin des mornes décès hivernaux du moments qui frappaient la région, pendant que la neige silencieuse tombait au sol et explosait dans un craquement alors qu’un soulier venait s’y poser avec la tendresse de l’homme effrayé, comme toutes les neiges par ailleurs qui ne peuvent s’empêcher de craquer sous les pas, de façon similaire au sable quand on y pense, le sable des plages azurées, fin et légèrement collant, l’été dernier, quand nous avons pris quelques jours de vacances pour nous rendre dans les villes bourgeoises de la Côte et savourer un soir ou deux les glaces fraiches des champs toujours illuminés par la lueur tamisée d’un lampadaire usé par le temps et le froid des hivers qui chaque année viennent frapper à nouveau d’une massue languissante les cheminées enflammées et les chaussettes épaisses qui doivent alors protéger des morsures grinçantes de la nuit, comme j’aurais dû moi-même la protéger avant qu’elle ne disparaisse en un souffle, emportée par le mistral vrombissant qui faisait vibrer la toiture, et je savais que je pourrais la sentir à mes côtés autant que je le voudrais, cela ne la ferait pas revenir, et le fait d’y penser m’y ramenait toujours, et toujours je sentais sa main agrippée, les phalanges blanchies, s’évanouir au creux de ma paume, tant bien même j’aurais essayé de la retenir, de m’agripper de mes violences aux volutes de ses robes, cela n’aurait au final rien changé, et comme de l’eau dans une passoire elle se serait effilée, et comme du sable dans un sablier elle se serait écoulée avec lenteur, perdant de sa superbe avant de se retrouver aspirée par le décor de fond, noyée dans sa propre pâleur translucide, le sourire s’estompant avec les courbes voluptueuses de ses genoux auxquels j’aurais voulu offrir encore quelques temps la pulpe douce de mes lèvres, et j’aurais dû, malgré les vents et les pluies, et les intenses cyclones qui auraient pu venir ravager les façades ternes, j’aurais dû la tenir plus fort, user jusqu’aux dernières forces de mon souffle pour ne pas la voir tomber dans cet immense puits sans fond aux braises calcinées, sentir pleurer mes muscles jusqu’aux fatales déchirures qui auraient légitimement arrachées de mes yeux des larmes cristallines, mais j’aurais tout fait et tout offert, et je n’aurais plus eu à m’endormir le soir dans les tristes draps de mon grand lit froid en versant ces mêmes larmes qui avec elles emportent en plus les douleurs vives du regret de n’avoir pas tout fait, cette conscience violente de l’échec et de l’impossibilité du recommencement alors que mon monde s’écroule tandis que les chicots rouillés des marins continuent à s’agiter, sur les ponts humides, aux détours d’un bon mot ou d’une anecdote, et que les fleurs ne cessent même pas de fleurir pour honorer comme il se doit le départ de tout ce qui faisait mon souffle et mon âme et ma vie et mon corps, et mon cœur, dirons-nous, affirmons peut-être ici (sinon jamais) les écoulements liquides qui en ont pu s’échapper sans un bruit pendant que ma main essayait en vain d’en sentir le battement pour me convaincre de cette humanité qui fait les diamants de l’existence, tout ça pour savoir que je n’étais pas rien, mais il me faudra arrêter, car moi-même je disparais et deviens translucide, la promenade de chaque jour devient trop vive pour ma rétine frêle, et je sens bien qu’il me faut disparaître avant la nuit tombée, rejoindre des lieux qui ne m’appartiennent pas mais dans lesquels je serai libre de m’abstenir de toutes ces volatiles considérations qui font les pleurs et les souffrances de tout un chacun,  ce sommeil de plomb, lourd et épais, qui pour l’éternité me permettra de ne plus jamais penser à celle que j’ai aimé plus que tout et qui s’est éteinte en même temps que les effets étranges qui faisaient que j’étais moi-même.