Qu’est-ce que je pouvais m’emmerder. C’est fou ce que les enterrements sont chiants, celui là encore plus que les autres. Debout, plantés comme de sombres piquets dans l’herbe fraiche et mouillée du cimetière. Les parapluies s’étaient ouverts et on aurait pu dire avec délicatesse qu’ils avaient éclos, un peu comme les jonquilles s’ouvrent quand le printemps arrive. Ces jonquilles qui éclatent à l’horizon sous le regard d’un soleil à peine tiède. Je n’avais pas pris le mien, bien que j’en aie deux chez moi ; l’un était gris, l’autre était noir. Et ceux que j’apercevais par delà mon chapeau étaient tous aussi sombres. Sauf un. Une femme avait un parapluie blanc, mais le manche était noir.
Il pleuvait des cordes depuis que nous étions là, les gouttes venaient frapper ces mêmes parapluies dans un bruit de froissement incessant. Il faisait froid, si seulement j’avais pu m’éclipser alors que le tonnerre rugissait. Sans doute que certaines personnes l’auraient mal pris et m’en auraient tenu rigueur.
Mais les enterrements me déplaisaient, j’ignore pourquoi, je ne le sais pas, je ne le saurais jamais et pour dire vrai, sans enluminures aucune, je m’en fous. Je n’ai jamais versé de larmes pour un proche disparu. Le jour où ma mère est décédée, j’avais seize ans. Seize ans et douze jours exactement. Je m’en souviens, parce-que c’est le jour où ma mère est morte. C’est ce jour là que je l’ai trouvée allongée au sol, la tête écrasée contre la moquette du salon, un flacon de somnifères vide encore serré dans sa main. Elle avait les paupières fermées, la bouche légèrement entrouverte. Dans son inéluctable chute, elle avait malencontreusement emporté avec elle un vase en porcelaine de Chine posé depuis des lustres sur le buffet de bois massif. Les dizaines de morceaux éparpillés par delà la pièce réfléchissaient les rayons lumineux sur les murs crépis, dehors les oiseaux chantaient encore. J’ai alors ouvert la fenêtre pour profiter de ce temps radieux, puis j’ai nettoyé la pièce avec un balai et une pelle en fer. Ensuite, j’ai appelé les ambulances en disant « Bonjour », « S’il vous plait » et « Merci », car je suis un homme poli.
Aujourd’hui, je ne rajustais pas mes lunettes sur le haut de mon nez pour mieux contempler le désespoir, je me souviens les avoir laissé dans mon appartement. Elles gisaient sans aucun doute dans leur étui duveteux, sur ma table de chevet. Il n’y avait pas de Bible sur ma table de chevet, j’ai cessé de croire en Dieu le jour où j’ai commencé à croire à l’amour. Il avait un prénom de soie, à la douceur exquise, à la tendre musique. J’avais perdu ma route sur les flots de ses yeux sombres, j’avais sombré si vite au fin fond de ses paroles. Souvent je frissonnais de ne voir que son ombre, je l’embrassais, le caressais, de ma nuit d’Espagne je n’avais que ses douces chaleurs. Je me consumais de sa présence, je n’avais plus de songes, je n’avais plus de rêves. Quand j’ouvrais les yeux et que je regardais par-dessus les flaques lumineuses des collines endormies le coucher du soleil, les couleurs étaient vives, si vives, les sons étaient clairs, et si claires étaient les saveurs. Les sens aux aguets, j’écrivais à la beauté des vers insensés, je couchais de ma plume ses formes aux muscles saillants et aux lèvres si chaudes. Il était pourtant si loin.
A quelques mètres de moi, un homme d’une cinquantaine d’années, la calvitie prononcée et le manteau usé, avait le regard dans le vague et la canne posée sur son bras replié. Si je tournais légèrement la tête, je pouvais entrevoir un adolescent à l’allure florissante et à l’âge magnifique rajuster ses épais cheveux noirs. Sa cravate partait se morfondre à l’intérieur de son gilet, il serrait contre lui une jeune fille effondrée. Ensemble, ils s’abritaient sous le même parapluie gris.
Nous devions être une vingtaine de privilégiés, moi plus que les autres, placés ici sous le tonnerre et les éclairs, sous la danse entrainée d’une pluie torrentielle. Je baillais presque et commençais à être un peu engourdi. C’est bientôt fini ? Non ? En même temps, je dois vous le confesser, mais ce n’est pas comme si j’avais autre chose à faire. Et que de pleurs chatoyants et de complaintes déchirantes ! Je fustige ceux qui m’ont forcé à venir ici. Les rares fois où je me suis rendu à des évènements de ce type, c’était pour profiter du buffet posthume. Oui, j’aime beaucoup qualifier ces buffets de posthumes, cela me plait. Et bien figurez-vous qu’aujourd’hui, comble de misère sadique, je ne pourrai y assister à cause d’un léger empêchement inopiné.
Et le vent sifflait bruyamment parmi les arbres aux branches mortifères. Les roses n’étaient pas belles, les oiseaux étaient bien crevés les pattes en l’air. Et la pluie cognait et frappait, elle crachait sur les façades mornes de la cathédrale émergeante au loin. Et le tonnerre fouettait, les éclairs martelaient, tout autour de moi faisait plus de fracas que les cœurs réunis de deux amants trop longtemps séparés.
Puis les enterrements, ça m’a toujours bien fait marrer moi. On est tous là, à chaque fois, pour pleurer quelqu’un qui ne soucie absolument plus de vous puisque qu’il est mort. Mort, ma foi, ça se comprend non ? Pensez bien que d’ici quelques semaines, son visage tombera en lambeaux de peaux putrides qui iront bien vite réjouir les asticots. Son corps boursouflé de pustules odorantes moisira dans la terre, son costume trois pièces sera déchiqueté tandis que son cercueil tentera de résister aux supplices du temps qui passe. Moi, je voulais me faire incinérer. On aurait jeté mes cendres dans la mer, alors que le soleil venait heurter de ses tendres lèvres écarlates l’horizon lisse et opaque d’un océan tumultueux. Et j’aurais couru sur la houle, caressant par l’esprit les embruns écumeux. Mais non, ils avaient décidé de m’enterrer.
Je n’entendis même plus le souffle de Dieu qui faisait tanguer les voiles quand ils fermèrent mon cercueil en bois d’ébène.