ELLE : Mais qu’est-ce que la vie, sinon ce profond bouleversement ?
LUI : Ce profond bouleversement. C’est…
LA NARRATRICE : C’est un détail !
LUI : C’est un détail.
ELLE : On a perdu nos rires.
LUI : Nos rires qui éclataient, comme des balles au-dessus de nos têtes. Mais on a plus de rires, ces rires bien gras qui giclaient de notre bouche en gros éclats, non, on a plus de ces rires… Il ne nous reste que les balles, les balles qui sifflent dans un bruit de mort au-dessus de nos têtes. Les balles… Plus de rires, non, plus de rires.
ELLE : On a plus de rires.
LA NARRATRICE : Plus de rires…
LUI : Et toi, tu es partie ! Tu as disparu !
ELLE : C’est ce qu’ils disent, que j’ai disparu. Mais je ne suis pas la seule. Oh, ça, non, pas la seule.
LUI : Mais qui sont-ils, ces disparus ? Je vais aller regarder le foot, parce qu’on a gagné la coupe du monde, et que du coup, j’oublie.
LA NARRATRICE : Etre normal…
LUI : Je voudrais être normal, être normal en regardant le foot. Me lever le matin.
ELLE : Je ne connais plus de matin.
LUI : Me lever le matin, et profiter d’un lever de soleil.
LA NARRATRICE : Ou d’un crépuscule ? La narratrice enlève ses chaussures et tire des coups de feu avec en faisant du bruit avec sa bouche
LUI, se baissant et murmurant : Mais toujours ces balles au-dessus de ma tête. Est-ce la guerre ?
ELLE, criant : Ca ne se peut pas !
LUI : Non, ça ne se peut pas. Il n’y a pas de morts. Il n’y a pas de guerre sans morts. Ici, il n’y a que des disparus. Tu as disparu…
Ensemble, ils se mettent à jeter des papiers en l’air dans une chorégraphie obscure, puis s’enroulent dans du papier kraft.
LUI : Je suis prisonnier de mon corps.
ELLE : Je suis prisonnière de mon corps.
LA NARRATRICE : Ils sont prisonniers de leur corps.
LUI : Je voudrais me coucher…
ELLE : Dans mes draps frais…
LUI : A ses côtés. On ne sait, à 15 ou 18 ans, rien de tout ça. C’aurait été une amourette, un truc passager qu’on oublie vite le prochain printemps venu…
ELLE : Ou même l’automne.
LUI : Oh !
La narratrice tourne une boite à musique posée dans la boite d’un violon, assise par terre.
ELLE : J’entends une musique au loin. Est-ce un souvenir ?
LUI : Mais le souvenir de quoi ?
ELLE : Nous n’avons plus de souvenirs.
LA NARRATRICE : Ils ont oublié. Il le fallait bien. Pour oublier les balles au-dessus de leur tête.
UNE HEURE ET DEMI PLUS TARD, après un enchaînement d’actions complexes
LUI : Saute avec moi dans la piscine à boules, regarde, il y a du soleil !
ELLE : Cette patinoire est si belle !
LA NARRATRICE : La forêt est luxuriante. Montons en haut des arbres.
LUI : Je t’aime.
ELLE : Je t’aime !
LA NARRATRICE : Ils se manquent. Elle a disparu. Il a en bas de la tour Eiffel. Quand on a 15 ou 18 ans…
LUI et ELLE : Mais tout, un jour, sera comme avant.
LA NARRATRICE : Car c’est toujours mieux avant…



