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• Vendredi 24 février 2012 à 15 h 08
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« Comment ont-ils fait pour trouver une idée pareille ? » m’exclamais-je hier matin en regardant un abribus, le regard hagard, songeant aux tristesses inouïes des transports en commun qui n’hésitent pas à mettre en relation des personnes qui ne sont pas de la même condition sociale. Ce cri d’étonnement mêlé d’incrédulité qui s’échappe de mes lèvres à mon insu me semble quelque peu incongru. Je regarde autour de moi, il n’y a personne. Ce qui en soit n’est pas étonnant, car j’étais tout seul.

Non, je ne suis pas tout seul dans la rue à contempler ces monuments trop ignorés de la vie urbaine que sont les abribus – allégories certaines de la métaphysique transcendantale – je suis tout simplement chez moi. L’abribus que je regarde sur mon ordinateur n’est pas comme les autres. Non pas car il est sans aucun doute le premier abribus à s’afficher sur mon ordinateur (confessons-le : je n’ai jamais été un fétichiste des abribus). Il a quelque chose que les autres non pas, et qu’ils n’auront jamais. Lui, il sent la patate chaude. Et quand il fait froid, il vous chauffe même les mains.

Certains vont croire que je suis devenu fou, ou plutôt que mon tempérament loufoque (quoique attachant) finit enfin par éclater au grand jour. D’autres, moins vachards, penseront que mes longues nuits d’insomnie auront fini par me causer quelques hallucinations. Je dis halte là ! Dans le fond, ce ne serait pas bien grave. Sartre voyait des bataillons de homard qui le poursuivaient jusque sur les Champs Elysées et cela ne l’a pas empêché de faire une brillante carrière bien que l’on n’eut jamais su dans quelle direction il regardait vraiment. Il faut reconnaître qu’il forçait un peu sur le metzcal mais, hein, je suis sûr que l’idée subtilement sous-entendue par mes propos n’aura pas échappé à vos esprits perspicaces.

Mais revenons-en à nos abribus. Celui que je regarde n’est pas le fruit de mon imagination fertile, il vient tout droit d’une opération marketing signée Mc Cain, qui n’a pas perdu la frite. Quand le vent est glacial, que nos pauvres petits corps transis réclament de la chaleur, la vue d’un abribus suffit pour réveiller au plus profond de nous un véritable frisson d’horreur. Car qui dit abribus dit bus (et dragibus) (je nierai avoir écrit cela, et je peux le prouver) et donc attente sans fin.

Comme personne n’a envie de se transformer en Mr Freeze, Mc Cain a inventé l’abribus qui envoie de la chaleur quand on appuie sur un bouton, sans avoir aucun rapport évident avec la prostitution. Dans le même temps, une bonne odeur de pommes de terre rôties se diffuse et éveille les papilles gustatives des heureux futurs passagers des transports en commun qui ne demandent rien sinon un peu d’amour. Je ne sais pas pourquoi, il me semble curieux d’écrire « heureux » et « transports en commun » dans la même phrase… Un peu comme si j’écrivais « jouer au poker en ligne » et « gagner de l’argent ». A propos d’argent, comme Mc Cain n’est pas là pour faire de la philanthropie, il n’oublie pas de proposer un distributeur de coupons de réduction aux consommateurs soudain affamés.

Quitte à en décevoir beaucoup en brisant cruellement des illusions naissantes, il est totalement inutile d’arpenter le macadam à la recherche de ces précurseurs de l’interactivité. A moins d’être anglais évidemment puisque les seules villes concernées sont Londres, Glasgow, Nottingham, Manchester et York. Mais les anglais ont toujours de la chance. La preuve : ils ont eu Black Books, on a eu Plus belle la vie.

Mais depuis que j’ai vu ces images, une interrogation a vu le jour dans mon cerveau parfois surchauffé. Sentir les effluves parmentières au moment où mon estomac crie famine, ce qui arrive assez souvent, serait sans doute de nature à m’enchanter les premières fois. Mais mon enthousiasme, masqué pour l’occasion par un visage impassible de joueur de texas hold’em, retombera comme un soufflé sans levure si quelqu’un s’avise d’appuyer sur ce bouton le matin.

La durée de cette campagne de street marketing n’est pas connue et j’avoue que cela m’interpelle. Les chantres de la programmation neurolinguistique (la PNL pour les intimes) assurent que tout ce qui se passe dans l’esprit a des répercussions dans le corps, et inversement. Alors si je finis par acheter un paquet de ces « Ready baked jackets » et que je ne les aime pas, ou pire qu’elles me rendent malade, le parfum hier adoré deviendra détesté. A la longue, je finirais par prendre la marque en grippe et peut-être même que je serais atteint d’une aversion incontrôlable pour la pomme de terre. Voire pour les bus, si tant que cette aversion ne soit pas bornée. Cette expérience désastreuse en rappellera d’autres, comme les fois où la méchante grand-tante de la famille insistait pour que je finisse mon plat de purée au doux goût de plâtre. Et là, sous mon abribus, je me sentirais dépressif. Finalement, à bien y réfléchir, je suis aussi bien en France avec mes abribus qui n’ont pas d’autre ambition que de m’abriter.

Bref. J’ai donc vu un joli buzz à propos des abribus sur mon ordinateur.