Samedi matin. 8h. Cela faisait pratiquement quarante minutes que j’étais levé, et j’avais à peine eu le temps de boire mon café avant de descendre de ma chambre pour rejoindre la salle. Quatre heures plus tard : démonstrations ratés, problèmes éludés et désespoirs angoissants.
- T’as réussi ?
- J’ai passé une demi-heure à rien faire, me disant que je n’avais pas ma place ici. Plus réfléchi à l’existence qu’au problème de Monsieur Connes. J’ai failli pleurer. Je sais pas pourquoi je m’en suis abstenu.
- Moi aussi. C’était horrible. Entre 10h 30 et 11h 30, j’étais amorphe. Impossible d’aligner correctement deux quantificateurs. Tu lis la question. Tu commences. Tu n’arrives pas. Tu admets le résultat.
- Puis tu passes à la question d’après. Tu commences. Tu n’arrives pas. Tu admets le résultat.
- Et tu laisses des blancs, dans l’espoir d’y revenir après.
- Sauf qu’après, t’es plus dans l’exo, et tu y arrives pas plus.
- Et au final, t’as cinq copies doubles à la structure lacunaire. Atomique. Qu’en penserait Rutherford ?
- Il serait pas très fier de nous.
- Ça non…
Samedi midi. Tu te casses au self, la correction de 14 pages à la main. Tu la lis. Tu te dis « putain, mais ça j’aurais pu le faire, pourquoi je l’ai pas fait ? », « mais quel con, je me suis planté dans le calcul, toute ma deuxième partie est fausse », « oh merde, cos(2π/5) c’est positif. Mon exercice 2 est faux, alors que j’avais juste dans le raisonnement. Si seulement on avait le droit aux calculatrices… ».
- Tu manges pas ?
- Pas faim. T’as fait juste ça ?
- Ouais.
- Et ça ?
- Faut pas abuser.
Samedi après-midi. Tu ranges ta correction. Comme tous les samedis après-midi, tu pars au casino à 20 mètres du lycée, ou au Simply Market si t’as du courage (il faudrait d’ailleurs que tu actives ta carte de fidélité, qui s’appelle « Happy ». Genre t’es happy le samedi après-midi. Y’a qu’à la fac que tu peux être happy le samedi après-midi. A la fac ou à la caisse du Simply Market, parce qu’en tant que caissière, tu ne réfléchis pas, tu ne connais pas la théorie des ensemble ou la théorie de la réaction prépondérante. Tu regardes passer les gens chaque jour, ceux qui ont un peu plus raté leur vie que toi, et ceux qui indéniablement la réussiront mieux). Tu restes planté une demi-heure devant le rayon des bonbecs. Tu observes les prix. Tu t’en fous, c’est une soudaine mélancolie. Tu prends un paquet, t’arrives à la caisse.
C’est pas celui que tu voulais, tu vas le reposer. Tu regardes le rayon, astreint à un silence morbide, le visage creux et le regard vide. Tu reprends le même. Tu t’empares d’un paquet de chips qui traîne par là. Tu rentres. Tu regardes pas le type de la loge, tu récupères ta carte d’internat. Tu croises d’autres internes qui se cassent à l’ENS regarder des expériences de physique. T’as pas le courage de sortir, d’aller à l’ENS. T’iras jamais à l’ENS ? Peut-être pas.
- Non, je vais bosser.
Tu vas bosser. T’ouvres ton classeur immonde, plus lourd que l’ensemble de tous tes cours depuis la sixième. Tu mets Gainsbourg en fond sonore. « Dans son regard absent et son iris absinthe ».
Tu ris. « Toutes les femmes sont à prendre. Enfin, y’en a qui peuvent attendre ».
Tu t’y mets, un peu. Tu manges des chips, ça craque. Tu mets en route ta machine à café. Tu fiches, tu fiches, tu fiches. Pourquoi la dérivée de sinθ c’est ωsinθ ? Puis tu comprends. Tu débutes. T’as pas l’habitude.
Ton téléphone sonne.
- Tu viens à la patinoire ?
- Je sais pas, je me tâte.
- Tâte-toi vite, on attend plus que toi.
- J’arrive.
On m’avait pas dit rendez-vous devant le lycée.
On part à la patinoire, qu’il est déjà lundi.
Lundi, tu penses à samedi prochain. Quels bonbons vas-tu donc acheter, cette fois ?



