J’ai vu que vous étiez seul, assis au comptoir, accompagné semblait-il par la seule présence de votre cigarette enfumée. Je n’ai plus de cigarettes, je n’ai plus pensé à en racheter avec la mort de papa. Cela vous dérangerait-il de m’en dépanner une ? Merci beaucoup. Ah, il est indéniable que cette douce épaisseur a des effets indispensables à la vie d’un artiste. N’êtes-vous pas d’accord ? Oui, en effet, je suis artiste. Du moins, je tente de l’être, comment pourrais-je en être sûr ? Du moins, je savoure mes cigarettes autant que je jubile durant le sexe. Mais je me confie peut-être un peu trop, pour un étranger. Serveur, mettez-nous donc deux whiskys.
Vous aimez le whisky j’espère, je ne vous ai pas demandé ? Bien. Les bonnes gens aiment toujours le whisky. Vous pensez, avec une cigarette, vous avez à la fois les mains et la bouche occupées. Que demander de plus pour s’abstenir de réfléchir ? Vous aimez réfléchir ? C’est bien dommage, les gens qui pensent sont souvent ceux qui comprennent le moins bien. Cela me semble évident, mais je me rends bien compte à votre air perplexe que vous n’êtes pas convaincu. Prenez donc un exemple simple, celui d’un Dieu qui saurait tout, et qui ainsi comprendrait tout. Ne trouverez-vous pas sa situation déplorable, tant ses divagations seraient prévisibles ? Et au final, de tout ce qu’il sait il en aura ôté les surprises. Et comment mieux apprécier la vie qu’avec ses surprises ?
Je suis d’accord. Il y a de bonnes et de mauvaises surprises. La mort de papa en était une mauvaise, je crois. Il est mort hier. Mais ne soyez pas gêné, il n’était pas grand-chose pour moi. Voyez ce grain de poussière ? Je balaye. C’était papa. Ne soyez pas choqué, cette relation était bien réciproque. Ah, ne parlons plus de choses désagréables. Buvez donc votre boisson, comme je bois la mienne. Que ce liquide s’écoule vite, et la braise tombe rapidement. J’ai l’impression que je viens de l’allumer. C’est dommage, en entendant cette extrémité crépiter pour la première fois, j’avais l’impression d’être autre chose, peut-être quelque chose de différent, assis dans un petit café agréable, tamisé, en charmante compagnie. Mais maintenant que je l’ai finie, je me rends bien compte que ce café est crasseux, que les chaises sont sales et les bouteilles poussiéreuses. Regardez comme le barman a l’air triste ! Pourquoi sommes-nous donc ici ? Je l’ignore, je pensais qu’il serait bien de venir un peu plus loin de là où je vais d’habitude. Le petit moulin de cette rue m’attire, je ne sais pas pourquoi, je connais des moulins à eau, mais ces algues vertes accrochées aux pales me fascinent. Le remous permanent auquel on finit par s’habituer, son parcours concentrique, tout cela déclenche en moi des folies de liberté qui me font monter aussi haut qu’un empereur romain !
Que cela est absurde, vous allez me prendre pour un fou. S’il vous plait, ne le faites pas, même si je sais que tous les gens bien le sont. Vous semblez encore une fois perplexe. Mais la folie permet d’échapper. A quoi ? Je l’ignore. Pourquoi le saurais-je, enfin ? Un fou ne sait pas à quoi il échappe, il sait juste qu’il y échappe, et il s’en contente. Je m’en contente. Mais je ne suis pas un fou à proprement parler. J’aime me convaincre que je suis fou sans que les autres, eux, n’en soient vraiment convaincus. Ceci me permet, entre autre, de justifier (justement, me direz-vous) mes petites folies. Qu’il est bon de claquer une porte qu’on aurait pu laisser ouverte, briser un verre qu’on aurait pu ranger, cueillir une fleur qui aurait pu faner.



