Vous savez, j’aime la pluie. Ce soir il pleut. Les gouttes argentées claquent contre mes fenêtres, au sol, les flaques se forment. Demain, les voitures rouleront dedans et balanceront sur le trottoir la flotte crasseuse. Demain, les enfants sauteront à pieds joints dans la boue, moi, demain, j’aurai la tête posée contre la fenêtre, une tasse à la main et les yeux tourmentés.
Je regarderai sûrement les nuages crémeux qui moutonnent à l’horizon, les feuilles mortes qui jonchent le sol et qui offrent aux pavés des reflets orangés. Ce lampadaire, seul, sera toujours là. Il n’est pas droit ; il est cassé. L’ampoule ne s’allume plus, la peinture verte est caillée par endroit. La boule de verre qui le surmonte est brisée, les éclats gisent au sol. Et puis à y regarder de plus près, il n’y a plus d’ampoule. Mais il restera là, fier et blessé, un peu comme la poubelle d’acier qui se serait renversée dans la nuit. Elle est verte aussi, cette couleur doit porter la poisse.
Au loin, sous la pluie qui bat, Monsieur porte un chapeau décousu. Il était assis sur un banc marqué de tipex avant que l’averse arrive. Sa canne d’ébène était posée à côté de lui et, tandis que la nuit tombait, il n’avait pas de lumière pour éclairer sa peau blême, pour pouvoir regarder autour de lui les rideaux de fers des magasins de souvenirs. Non, le lampadaire est cassé. La mer est agitée, elle devient d’encre, et le pêcheur aux mains rugueuses envisage, à l’intérieur de sa cabine miteuse, de remonter l’ancre maintenant. Le vent siffle et souffle, souffre et pouffe. Les chicots du vieillard se chicanent. Il est tard.
Je ne fume pas tu sais. J’aurais pu souffler ma fumée et donner un coup dans l’air, j’aurais pu niquer mes poumons. J’aurais pu souffler en l’air, la fumée brille à la lumière, un peu comme la lune quand il pleut. Ce soir, il n’y a pas de lune, les nuages sont noirs tu sais.
Il pleut. Il n’y a rien de plus triste qu’une nuit sans lune. Du coup, la nuit est noire : il n’y a plus de lampadaire, Monsieur a presque disparu de mon champ de vision. Je remarque que de la buée s’est déposée sur ma vitre froide ; je dessine un cœur. Je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours dessiné des cœurs quand j’apercevais de la buée au détour d’une fenêtre. Pas vous ? Non ? C’est un tort, vous devriez.
Les lames du vent parcourent les larmes du temps, je ne pleure pas. Et vous ? Non ? C’est un tort, vous devriez. Quand des larmes perlent sur votre joue rugueuse en déposant derrière elle une trainée de sel blanchâtre, quand la larme vient se loger dans la commissure de vos lèvres en y déposant un goût salé, l’on se sent soudain moins seul. Ma plume est essoufflée, mon palpitant est fatigué. Monsieur est mort, dehors il fait froid. En plus, il fait noir.
Hier soir il pleuvait. Vous savez, j’aime la pluie. Ce soir, il ne pleut plus. La lune est noire, il n’y a rien de plus triste qu’une nuit sans lune.